"La guerre, il n’y a rien de pire" : à 108 ans, Jean Turco replonge dans ses souvenirs de soldat prisonnier pendant la Seconde Guerre mondiale.
À 108 ans, Jean Turco, le doyen des Français marche presque sans aide et vit toujours chez lui, à Paris. À l'occasion du 8 mai 2026, anniversaire de la Victoire des alliés en 1945, le centenaire se plonge avec précision dans ses souvenirs d'ancien soldat, prisonnier des Allemands pendant cinq ans.
Aujourd'hui âgé de 108 ans et doyen des Français, Jean Turco est né en 1917 à Villejuif de parents italiens. Il a été naturalisé français à l'âge de 15 ans après avoir accepté d'effectuer ses deux années de service militaire. "Je me suis retrouvé dans l'armée un an avant la déclaration de guerre", se rappelle-t-il. Il passe alors l'automne et l'hiver 1939 en Alsace, dans une ville située à la frontière allemande. "Mais comme vous le savez il ne s'est rien passé. C'est ce qu'on a appelé la drôle de guerre. On allait faire nos patrouilles. Les Allemands et nous, on essayait de s'éviter, jusqu'au mois de mai."
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En 1940 vient la courte bataille de France. Lui est blessé à Épinal par un éclat d'obus alors qu'il transporte des munitions, un événement qui lui laissera une importante cicatrice sur le bras. Faute de médecin disponible, c'est un interne encore en formation qui le soigne et extrait le shrapnel. "C'était comme une lame de rasoir. Je l'ai gardée longtemps, comme trophée. Après, quand je suis revenu en France, les médecins ont vu mon bras et ont dit : 'Quel est le cochon qui a recousu ça ?'"
Le quotidien d'un prisonnier de guerre
Face à l'avancée des troupes nazies, comme des centaines de milliers d'autres soldats français, Jean Turco reçoit l'ordre du maréchal Philippe Pétain de déposer les armes. "Puisque l'armistice était signé on nous a dit 'rentrez chez vous'", témoigne-t-il. Mais la joie fut de courte durée, "les Allemands nous ont dit : 'Ah non, l'accord avec Pétain c'est que vous êtes donnés prisonniers.'" Direction Stuttgart en Allemagne pour Jean Turco : le début de cinq années de captivité, qu'il passera dans une usine allemande de mécanique de précision, lui qui est un jeune technicien diplômé.
"Le fait de travailler, au moins, ça vous faisait oublier pendant un certain temps que vous étiez prisonnier."
Par son statut d'ingénieur, il aurait pu rejoindre un "Oflag", où les officiers prisonniers de guerre n'ont pas le droit de travailler. "Mais être prisonnier et tourner en rond toute la journée sans rien faire", pour Jean Turcot, "c'est pire que tout".
Dans son "Stalag", un camp pour simples soldats, le quotidien est difficile, mais supportable, se souvient le centenaire. "Vous aviez droit à une lettre, une carte, par mois avec la famille, mais ça passait par la censure. Et de temps en temps, on recevait un paquet Pétain avec quelques biscuits durs."
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Il raconte aussi une cohabitation très différente de celle vécue en France au même moment face à l'occupant. Lui côtoie quotidiennement à l'usine des civils allemands, qui contrairement "à ce qu'il croyait" sont "gentils comme tout." Mais cinq ans, c'est long. Alors il s'évade, deux fois. Sa première évasion l'emmène à vingt kilomètres de Strasbourg, mais malheureusement pour lui, une patrouille allemande qui se trouvait là, le repère. Deux échecs qui se soldent par deux périodes à l'isolement. Mais l'usine qui a besoin de son expertise, le reprend à chaque fois.
Un accueil mitigé
En 1945, c'est enfin le retour à la maison pour un million de soldats faits prisonniers en Allemagne. Après cinq ans d'absence, Jean Turco se souvient d'un accueil mitigé. "On a beaucoup parlé de Charles de Gaulle et des résistants, c'est très bien. Mais les historiens ont oublié de parler de l'armée française. Nous étions les pestiférés, c'est nous qui avions perdu la guerre." L'image de ces soldats restera associée à la débâcle de 1940, et pour certains, les retrouvailles ne sont pas toujours simples.
"Tout le monde était quand même content de me voir. Mais il faut dire qu'en France y avait encore des restrictions terribles"
Après la guerre, Jean Turco sera tour à tour concessionnaire, responsable syndical dans l'automobile, puis député de Paris dans les années 1970. Père de trois enfants, et marié trois fois également, à 108 ans aujourd'hui, il se dit inquiet pour l'avenir. "Quand je pense à la génération actuelle, mes enfants, petits et arrière-petits-enfants, j'avoue que je suis inquiet. On a l'impression qu'on cherche une troisième guerre. La guerre, il n’y a rien de pire : on sait quand elle commence, on ne sait pas quand elle finit. Ni comment."
Le centenaire continue de s'informer tous les jours sur son ordinateur portable, où il lit chaque matin ses mails. À 108 ans, avec son smartphone, Jean Turco envoie même, lentement mais sûrement, des textos.
Source
https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/temoignage-la-guerre-il-n-y-a-rien-de-pire-a-108-ans-jean-turco-replonge-dans-ses-souvenirs-de-soldat-prisonnier-pendant-la-seconde-guerre-mondiale_7960916.htmlhttps://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/temoignage-la-guerre-il-n-y-a-rien-de-pire-a-108-ans-jean-turco-replonge-dans-ses-souvenirs-de-soldat-prisonnier-pendant-la-seconde-guerre-mondiale_7960916.html