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Des profs qui nous marquent à vie
« le: 31 août 2014, 13:07:36 »
Demain lundi 1er septembre 2014, c'est la pré-rentrée pour tous les enseignants de France. Premier maillon pour la transmission du savoir, souvent décriés ou mal aimés, les profs, instits, maîtres ont le rôle primordial de nous donner envie d'apprendre.

Le premier texte officiel les obligeait à «pré-rentrer» le vendredi 29 août, c'est finalement demain, lundi 1er septembre, que les enseignants découvriront ou retrouveront leur établissement scolaire, un jour avant les élèves.
Ils sont près d'un million toutes filières confondues à transmettre le savoir dans le public ou le privé. Pilier du système éducatif Français, ils sont souvent décriés, pointés du doigt. Pourtant, avec le recul et le polissage du temps, on se souvient tous d'une rencontre avec une ou un enseignant. A l'école primaire au collège ou au lycée, pratiquement tous les élèves ont eu comme un déclic, une révélation. C'est ce que raconte Vincent Rémy qui publie un livre («Un prof a changé ma vie») en forme d'hommage au système qui permet à des milliers d'élèves de trouver leur voie, de se révéler. Un recueil de 20 témoignages : Le patron du CAC 40 François Pinault explique comment, fils d'agriculteur qui parlait à peine le français, il a pu s'intégrer grâce à son instituteur. L'écrivain Scholastique Mukasonga (prix Renaudot en 2012) exprime avec émotion sa gratitude pour son instituteur Félicien. Même souvenir précis pour des personnalités comme René Bouscatel, Sylvie Vauclair ou encore l'écrivain Christian Signol qui se remémorent l'instituteur, le professeur qui a fait basculer leur destin.

Daniel Pennac, écrivain (qui fut aussi enseignant) insiste sur l'aspect le plus touchant, quand on repense à ces années-là : c'est «l'image intacte que nous conservons d'eux : nous savons encore tout de leur voix, de leur regard, de leurs gestes…»

Après un petit exercice de mémoire, on se souviendra donc : qui de son professeur d'histoire au collège, qui d'un maître particulier… La connexion prof-elève tient de l'inexplicable le courant passe, c'est tout. Avec l'un et pas avec l'autre. Ce souvenir commun partagé ne masque cependant pas les difficultés d'un système qui semble peiner à se réformer. Autant d'enjeux pour la nouvelle ministre de l'Éducation Najat Vallaud-Belkacem qui racontait encore récemment comment l'école de la République lui avait permis de devenir ce qu'elle est aujourd'hui.

De tout temps, penseurs, philosophes, enseignants eux-mêmes et hommes politiques débattent et s'affrontent parfois sans fin sur le modèle et son avenir.

Le sociologue Edgar Morin sort de sa réserve et en fait son cheval de bataille pour cette rentrée en publiant «Enseigner à vivre, manifeste pour changer l'éducation» (Éditions Actes Sud). Un court livre dans lequel un des plus brillants esprits de notre temps, prône une refonte profonde du système autour de sa mission essentielle : «enseigner à vivre».

Sur les dizaines de profs ou d'instits qu'un individu moyen peut avoir au cours de sa scolarité, de qui se souvient-on ? De celui ou celle qui a su donner la clef pour partir découvrir le vaste monde en confiance.


«C'est la petite école qui m'a donné confiance»

Marqué par ses premières années à la petite école des Quatre-Routes, dans le nord du Lot, Christian Signol a écrit en 2010 «Une si belle école», qui inspire un album de photos*. Interro de rentrée avec un des premiers de la classe des éditions Albin Michel...

Christian Signol, l'école paraît si belle. quand on la quitte!

Pour moi, elle l'est demeurée, parce que c'était l'école de l'enfance, et l'école d'un monde protégé dans lequel j'ai découvert la poésie. Il y avait au fond de la classe tous les livres de Victor Hugo, et ça a été déterminant dans mon désir d'écrire. Mais celui qui l'a rendu envisageable, c'est mon instituteur, Pierre Fargeas, à qui j'avais dit que je voulais devenir écrivain, et cet homme extraordinaire m'a dit Si tu le veux vraiment, si tu travailles beaucoup, tu le deviendras. ça a été énorme, il m'a laissé penser que dans une vie tout était possible.

Cet instituteur a dessiné votre avenir?

Il m'a donné la confiance et l'assurance, il y a tellement de choses qui se dessinent à ce moment-là, c'est Jim Harrison qui a écrit «Qu'est-ce que le destin sinon la densité de l'enfance?». ça a été difficile, c'était impossible d' être publié en étant provincial... Mais j'ai toujours été confiant : je me souviens que chaque fois qu'un éditeur me renvoyait un manuscrit refusé, je me remettais à écrire le jour-même.

Ce M.Fargeas était-il un maître le jour et un écrivain le soir?

Non il n'était qu'instituteur, mais il avait été formé par l'Ecole Normale, telle qu'elle existait à l'époque où l'on croyait que les progrès techniques allaient libérer l'humanité de ses chaînes. C'était un homme confiant dans le devenir des enfants auxquels il s'adressait, beaucoup plus que nous le sommes aujourd'hui.

Aviez-vous conservé des liens?

Non parce qu'il avait quitté la région. Il est mort aujourd'hui, mais j'ai des relations avec son fils, directeur d'université à Nantes, qui m'a contacté après «Bonheur d'enfance» où je parlais de ses parents. Il m'a donné des livres de lecture de l'époque, il me reste aussi un plumier et un porte-plume rose et vert sur lequel j'ai mis une plume sergent-major, pour le plaisir des yeux.

Eprouvez-vous encore des impressions de rentrée?

Oui, et avec un goût particulier en ce qui concerne le primaire, ensuite ça s'est gâté. A l'âge de 12 ans, la rentrée scolaire, je l'ai faite au pensionnat à Brive, et c'était tragique, un déchirement. Moi qui vivais dans un monde protégé, être jeté dans une sorte de prison, où l'on vivait sous la menace constante des sanctions, des privations de sorties, c'était terrible. La rentrée, c'était le jour de l'épreuve suprême. Mais cette souffrance m'a peut-être été profitable, puisqu'un de mes amis psychiatres m'a démontré que si j'écrivais, c'était pour retrouver ce qu'on m'avait arraché.

Les années de pension vous ont-elles coupé l'envie d'être enseignant?

Le problème, c'est qu'en étant prof, on ne connaissait pas sa destination, impossible de savoir où on serait nommé. Et je ne voulais pas m'éloigner de ce foyer de l'enfance heureuse, j'ai donc passé un concours administratif qui m'a permis de travailler à Brive et de me lancer dans ce que je voulais, l'écriture.

Et Victor Hugo, que vous a -t-il appris?

La force de la poésie et de la pensée qui fait que le monde s'ouvre, il m'a appris la grandeur, par rapport à la petitesse où nous étions confinés, je crois que Pierre Michelon avait écrit : «Nous vivions en milieu rural au fin fond des campagnes, je ne sais plus à quel gouffre, à quel néant nous étions voués». L'art et la culture étaient dans les grandes villes, pas dans les villages. Hugo m'a aussi appris l'importance de la famille, puisqu'il a perdu une fille très jeune.

Avez-vous un message pour la nouvelle ministre de l'Education?

Non, je connais l'ampleur de la tâche et je ne me permettrais pas de lui donner des conseils. Je crois que les enseignants ont toujours foi dans leur métier, le problème vient des méthodes, des programmes qui ont changé de manière défavorable. Même si l'écriture ne fait pas tout, vous savez bien qu'aujourd'hui, les élèves qui partent en 6e font dix ou quinze fautes à une dictée, on le voit même à l'université. Et je pense qu'on devrait enseigner l'instruction civique, je n'ai pas dit la morale!

*Une si belle école, nous l'avons tant aimée», 192 p. 600 documents, 24,90€.


Vincent Rémy rédacteur en chef de Télérama, est l'auteur du livre «Un prof a changé ma vie» (aux éditions la Librairie Vuibert»)

«Un plaidoyer pour la créativité»

Rédacteur en chef du journal Télérama et longtemps critique de cinéma, Vincent Rémy vient de publier «un prof a changé ma vie» aux éditions «la Librairie Vuibert». Il a demandé à plusieurs personnalités de raconter leurs souvenirs d'école, de collège ou de lycée en s'arrêtant sur la rencontre décisive, ce moment où le courant passe avec un prof et ou tout bascule. Et tous s'en souviennent. Se souviennent du nom, du lieu et du moment. Et, de François Pinault patron du Cac 40 à l'ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti, au créateur Christian Lacroix ou l'académicien Erik Orsenna, ils racontent avec une émotion particulière cet instant à part.

L'humoriste Sophia Aram se souvient de Jean Jourdan son professeur d'Eps qui lui fera découvrir le théâtre d'improvisation. François Pinault lève le voile sur son enfance pas comme les autres…

«Moi j'ai eu une scolarité compliquée, chaotique, je n'étais pas un cancre mais j'étais ailleurs explique Vincent Rémy, l'auteur du livre. «Mon univers c'était «Sans famille» d'Hector Malot. J'ai passé les 15 premières années de ma vie à Nantes et j'ai eu comme maîtresse la petite-fille de Jules Verne, ça m'a fasciné… mais mon vrai professeur c'était François Truffaut, qui m'a donné l'amour du cinéma». Et l'amour des choses de la vie.

«Les Français ont deux métiers, le leur et critique»

Vincent Rémy signe un plaidoyer pour le système scolaire. Sans en exclure les nécessaires réformes, il souhaite «faire entrer le monde dans la salle de classe : ce sont 20 individus qui se sont épanouis par l'apprentissage, grâce à la transmission du savoir. Oui, ils ont réussi grâce à des profs…».

C'est aussi un livre qui se lit comme un recueil de nouvelles. Parce que les personnalités s'y livrent avec pudeur mais en révélant ce moment fondateur sans détour. On croise des instants de vie émouvants, des déclarations aussi fortes que des déclarations d'amour. Comme celle de Christain Lacroix pour Pépé Adrien, comme l'hommage que rend François Pinault aux époux Cadiou, instituteurs de la «laïque». Le grand patron va plus loin : «je pense à ces jeunes qui vivent dans des conditions difficiles en banlieue, s'il n'y a pas quelqu'un qui vient les chercher, comment voulez-vous qu'ils s'en sortent ?»

De par l'extraordinaire diversité des histoires racontées, Vincent Rémy tisse une sorte d'hommage à l'école.

«À une époque ou on passe d'une réforme à l'autre tous les six mois, c'est aussi un plaidoyer pour «laisser la créativité aux profs et aux élèves, un hymne à la liberté parce que l'école c'est la multiplicité des expériences» explique-t-il.

Et de poursuivre : «Truffaut disait : «les Français ont deux métiers, le leur et critique de cinéma». Je pense qu'on peut dire aujourd'hui qu'ils ont le leur et critique de l'école, mais critique dans le mauvais sens du terme : on charge l'école de tous les maux de la société. L'école devrait redoubler d'efforts, ce n'est pas normal de sacrifier chaque année 20 % d'enfants, c'est une perte humaine sociale et économique. Il faudrait comme le suggère Erik Orsenna qu'il y ait deux profs en primaire par classe, il faut y mettre les moyens

Vincent Rémy a écrit ce livre pour donner «le plaisir de la lecture et le plaisir d'apprendre : je suis sûr que dans trente ans on pourra réécrire ce livre avec d'autres témoignages : parce qu'en ce moment il y a des profs qui changent la vie d'élèves».


36 bonnes raisons d'être prof

«Pourquoi j'ai fait prof ? Pour 36 bonnes raisons. Pour gagner ma croûte mieux que mon père cheminot. Pour avoir un maximum de loisirs : jeudis, dimanches, congés, grandes vacances, 18 heures de turbin par semaine. A peine plus si, comme moi, on n'a jamais «préparé» aucun cours et corrigé les copies au galop…

J'allais avoir tout mon temps pour faire ce que j'aimais déjà : lire, écrire des milliers de pages, militer, éditer, conter, me faire des amis de toute condition, vivre ma vie d'époux et de père à fond les ballons.

Avec ça, un amour sans pathos des enfants, approuvé au patronage, les colonies de vacances, dans le pionnicat. Une autorité tranquille, une totale indépendance à l'égard des instructions officielles, un don de comédien-enseignant qui n'aura, en 40 ans de métier, jamais puni, donné des colles ou des pensum.

Et puis, je sais déjà le bonheur qu'il y a à faire aimer ce qu'on admire : le français, la syntaxe et la littérature, le latin d'église, le conte et la chanson populaires, le texte libre, l'enquête de terrain, l'occitan encore presque hors-la-loi. J'ai beaucoup aimé quelques-uns de mes maîtres. A l'école primaire, Mr Nègre, auteur de vers de mirliton qui nous lisait «Le Livre de la jungle», Mr Lauriol. Au lycée Robert et André-Paule Lafont, stupéfiants d'intelligence. J'ai eu envie de leur ressembler. Après 18 ans de retraite, je ne doute pas d'avoir fait le bon choix.»
Source La Dépêche du Midi.fr